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14.03.2007

"L'enquête sur le futur" (Probe of the Future), réalisée en 1966 par TWR Inc. Avait-elle vu juste ?

A l'époque la presse économique américaine avait fait ses gros titres avec cette enquête.L'objectif de cette étude était de mettre en évidence ce qu'allaient être les besoins et les désirs du monde en 1986, soit vingt ans plus tard. Business Week notait avec ravissement que "les produits du futur" révélés par TWR ouvraient aux industries de "formidables perspectives de croissance".
TWR mit en oeuvre une variante de la technique Delphi, qui consiste à faire tomber d'accord sur les évolutions à venir des experts, en l'espèce vingt-sept savants de haut vol. La compagnie était si convaincue de l'importance stratégique de son étude qu'elle n'en publia à l'époque qu'une version censurée. Des 401 prédictions technologiques faites par son panel, elle en garda 66 secrètes, pour son propre bénéfice. Pratiquement toutes les prédictions publiées se sont révélées erronées.
Quel avenir décrivait donc "L'Enquête sur le futur"? Un avenir de pure merveille. Une base habitée provisoire serait établie sur la Lune en 1977, et une base permanente en 1980, fournie en énergie par un centrale nucléaire lunaire de 500 kilowatts. Les vols commerciaux Terre-Lune seraient inaugurés la même année. Et en 1983 une usine solaire serait placée sur orbite, qui transmettrait (sans fil bien sûr!) sa production de courant électrique à la Terre.
En 1990, des soldats-robots intelligents auraient remplacé sur les champs de bataille la plupart des soldats en chair et en os.
En 1977, les individus disposeraient de petits avions personnels à envol vertical. Quant aux malheureux contraints de rouler encore voiture, ils bénéficieraient de la conduite automatique sur les autoroutes. En 1990, la conduite, le freinage et l'accélération des véhicules seraient régulés depuis des stations de contrôle. En 1995 enfin, l'automatisation serait complète: l'automobiliste n'aurait plus qu'à indiquer sa destination et s'y laisser conduire.
Pour ce qui est de l'habitat, l'enquête prévoyait qu'au milieu des années quatre-vingt des entreprises géantes produiraient en masse des modules d'habitation bon marché, en plastique injecté. Ces "maisons du futur" seraient évidemment très sophistiquées. Elles disposeraient de systèmes de conditionnement d'air si parfaits que les germes pathogènes eux-mêmes seraient éliminés. Elles seraient anti-feu, anti-tremblements de terre, anti-ouragans et anti-radiations atomiques. Elles exécuteraient pour leurs habitants toutes les tâches ménagères courantes. Et bien sûr elles pourraient être transformées en permanence pour s'adapter aux besoins changeants des familles.
Les communications seraient elles aussi bouleversées. Les journaux seraient imprimés en fac-similé au domicile de leurs abonnés dès 1978. Deux ans plus tard, les abonnés auraient la possibilité de recevoir dans leur salon, toujours en fac-similé, des journaux établis sur mesure, selon leurs voeux. En 1977, une TV couleur bon marché, avec une image en trois dimensions, permettrait d'organiser des téléconférences qui réduiraient notablement le nombre des voyages d'affaires.
Les océans, enfin, allaient jouer un rôle économique majeur. Dès 1981, la prospection minière sous-marine et l'aquaculture seraient choses courantes. Et 1990 verrait l'inauguration d'un parc d'attractions sous-marin alimenté en énergie par une centrale nucléaire immergée. Pour les usines et les motels sous-marins, il faudrait patienter jusqu'en 1995... Il est vrai que depuis plusieurs années déjà fonctionnent de confortables plateformes off-shore, mais pour l'heure elles sont encore au-dessus de l'eau.
Tous les prévisionnistes revenaient sans cesse avec les mêmes gadgets qui aujourd'hui nous paraissent farfelus.
Le journal annonçait en 1966 que les progrès technologiques allaient révolutionner l'agriculture et la pêche. Un de ses experts disait: "En l'an 2000, l'agriculteur sera un manager qui utilisera son ordinateur comme contremaître." Un économiste de International Harvester voyait, lui, des fermes avec des "tours équipées de scanners surveillant des tracteurs robotisés". Le directeur d'une une fabrique d'engrais ajoutait que "le propriétaire d'une ferme ne passerait pas plus de temps à conduire son tracteur que le président de General Motors n'en passe à serrer des boulons sur ses chaînes de montage".
Ces prédictions ont raté l'essentiel: la hausse vertigineuse des prix agricoles dans les années 70 et leur effondrement dans les années 80, qui ont marqué ces deux décennies. Il n'existe aucun tracteur-robot. Et si bien des tracteurs classiques ont disparu des fermes, c'est qu'ils ont été vendus aux enchères par des fermiers ruinés d'avoir cru ceux qui leur prédisaient que les prix des récoltes et des terres n'allaient cesser de monter.
Le journal annonçait aussi que la production maraîchère allait être transformée puisque Sylvania Electric allait développer d'immenses halles de culture éclairées à la lumière artificielle. Personne n'expliqua en quoi ce système serait supérieur à une agriculture à la lumière naturel, là au moins où le soleil brille abondamment.
Les sécheresses seraient vaincues, grâce à une désalinisation massive de l'eau des océans. Des projets hydrauliques mammouths, comme celui du barrage égyptien d'Assouan, transformeraient les pays pauvres en autant de jardins. La mariculture, ou aquaculture marine, permettrait de développer la production d'algues marines au goût de haricot ("les enfants adoreront ça"), d'un hybride de truite et de saumon croissant 250 fois plus vite que les poissons ordinaires. Les ingénieurs interrogés affirmaient que le gros des problèmes posés par ces projets était résolu. Convaincre les consommateurs de manger des algues? Affaire marginale. pas leur problème en tout cas.
Des piscicultures marines élèveraient couramment des saumons qui iraient se nourrir en mer ouverte, comme des chèvres dans la garrigue, et reviendraient d'instinct à la pisciculture une fois prêts à être pêchés. Une fois pris ils seraient irradiés (important de tuer tous les germes!) puis vaporisés avec un préservateur chimique comestible qui servirait en même temps d'emballage. Imaginez la simplification!
La viande de boeuf serait chassée des tables par un plat synthétique, "l'analogue", sans viande, mais plein de protéines. General Foods annonçait d'ailleurs travailler d'arrache-pied à la mise au point "d'analogues". Un de ses directeurs notait: "Nous pourrons produire des analogues qui satisferont à n'importe quelle exigence diététique, religieuse, ethnique ou géographique...". Et les produire avec efficacité Efficacité convaincante pour le producteur, bien sûr, mais pas forcément pour le consommateur!
Il est un seul domaine, cependant, où la réalité a non seulement confirmé les prédictions les plus optimistes mais les a dépassées: celui des ordinateurs. En 1956, il y avait aux États-Unis 1000 ordinateurs. En 1966, ils étaient 30.000. RCA annonça alors qu'ils seraient 85.000 en 1989, et 220.000 à la fin du siècle, une augmentation qui apparaissait à peine croyable. Ces chiffres sont évidemment très en dessous de la réalité. Depuis l'avènement des ordinateurs personnels, ce sont des millions de machines qui sont vendues chaque année.

Essayer de repérer les technologies qui "changeront le monde" est une tentation irrésistible, mais risquée. Au fond personne, professionnel ou amateur, n'a la moindre idée de l'allure technologique qu'aura le monde demain.

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